La voix du
reniement
| Pierre pleurait amèrement. Ses mains, rendues rugueuses par l'eau de la mer et par les filets de pêche, couvraient son visage souillé de larmes et étouffaient ses sanglots. C'est lui qui avait déclaré avec assurance " Quand tu serais pour tous une occasion de chute, tu ne le seras jamais pour moi. " C'est pourtant ce qu'il a fait dans le cours du déroulement de l'histoire de Pâques. Comment a-t-il bien pu renier son Seigneur, pas une fois, ni deux, mais trois fois? Son seul espoir était qu'un jour il pourrait déclarer ses vrais sentiments pour Jésus. |
Jésus m'avait prévenu. Il avait dit que Satan me passerait
au crible comme le meunier crible le blé. Le Sauveur avait
dit aussi qu'Il avait prié pour moi, afin que ma foi ne
défaille pas. Pourtant Il savait que je le renierais lorsque
viendrait le temps.
Comment cela a-t-il pu arriver? Il y a à peine quelques
heures, je défendais mon Sauveur dans le Jardin de Gethsémané.
Impulsivement, j'ai tenté d'empêcher les soldats
de L'appréhender en sortant mon épée et en
attaquant Malchus, un des serviteurs du souverain sacrificateur.
Comment un tel acte de bravoure a-t-il pu être suivi d'un
tel geste de couardise? Je vais me poser cette question bien longtemps.
Je me souviens de la confusion lorsqu'ils ont emmené Jésus
du jardin. La plupart des disciples ont pris la poudre d'escampette,
mais Jean et moi avons suivi la cohue jusqu'au palais du souverain
sacrificateur. Je ne sais pas au juste ce qui nous a attirés
là. Peut-être nous sentions-nous contraints de savoir
ce qui arriverait à Jésus.
La maison du souverain sacrificateur était de l'autre côté
de Jérusalem. Nous nous sommes frayé un chemin
dans la noirceur des rues tout en gardant une bonne distance derrière
les soldats. Le souverain sacrificateur est un des citoyens les
plus riches de Jérusalem et sa maison le démontre
bien. C'est une maison grandiose avec des chambres construites
autour d'une cour ouverte. Pour pénétrer à
l'intérieur de la cour, nous avons dû passer par
un passage voûté. Une lourde porte bloquait l'accès
de la rue. À l'autre bout du passage, une autre porte
barrait notre entrée à la cour. Une jeune femme
agissait comme gardienne de la porte. Heureusement, elle connaissait
Jean. Ainsi lorsqu'il lui a dit vivement " Il est avec moi,
laisse-nous entrer ", elle nous a laissé passer. Nous
étions à l'intérieur de la demeure du souverain
sacrificateur.
Jean suivit les soldats jusqu'au vestibule où une grande
foule était assemblée. J'ai pensé que je
serais mieux de me mêler à la foule grouillante.
Je voulais disparaître dans la foule. Et si quelqu'un me
reconnaissait? Je venais juste de couper l'oreille du serviteur
du souverain sacrificateur. Un de ces hommes me reconnaîtrait
sûrement. C'était dangereux pour moi d'être
ici, mais où donc pourrais-je aller?
" Tu es un des disciples de cet homme, n'est-ce pas? "
Répondre oui m'aurait mis dans le trouble, alors
j'ai nié: " Pas moi! Je ne suis pas un disciple du
Nazaréen." Je lui tournai le dos et je commençai
à jaser avec des hommes rassemblés
autour du feu. J'aurais voulu qu'elle s'en aille. C'est ce qu'elle
fit, mais pas avant d'avoir fait part de ses soupçons
à un des ses amis.
Ça n'a pas pris de temps avant que cet ami dise à
ceux qui se rassemblaient: " Ce gars est l'un d'eux. Il était avec Jésus le Nazaréen.
"
Faisant choeur, quelques-uns des hommes m'accusèrent d'allégeance
à Jésus. Une seconde fois durant cette même nuit j'ai
renié mon Seigneur: " Toi, je ne sais pas
ce que tu veux dire."
Que m'arrivait-il? Je me sentais rempli de colère et de
honte.
Ce double reniement sembla satisfaire les gens. Ils vaquèrent
à leurs occupations, s'affairant aux événements
de cette nuit-là. Les choses se sont apaisées. J'ai
pensé que peut-être, juste peut-être, je les
avais bernés. Sûrement que deux reniements seraient
suffisants pour sauver ma peau, mais j'avais tort.
La nuit s'éternisait. Qu'est-ce qui pouvait bien se passer
dans cette salle d'audience? Qu'est-ce qu'ils faisaient à
Jésus?
Environ une heure plus tard, un homme m'accosta: " Tu es Galiléen, n'est-ce pas? "
Je savais que mon accent révélait que je venais du
nord du pays. Et puis après? Beaucoup de Galiléens
étaient en ville pour la Pâque. Où voulait-il
en venir? Est-ce que ces gens-là essayaient d'établir
un lien entre moi et Jésus?
En désespoir de cause je dis: " Je ne sais pas de quoi vous parlez. " Furieux
et énervé, je me mis à proférer des
imprécations et à jurer que je n'avais jamais connu
Jésus. Quel spectacle navrant je devais donner.
Moi, son ardent disciple et son principal défenseur, j'étais
devenu la voix du reniement. Le chant du coq en était la
preuve. Çe chant ne voulait rien dire aux autres,
rien d'autre que le matin était arrivé. Mais pour moi, ça voulait tout dire.
Maintenant, je me tiens ici, honteux et abattu. Je n'ai même
pas été capable d'admettre que je connaissais Jésus.
Quel genre de disciple suis-je?
Probablement qu'un jour Jésus me donnera l'occasion de
lui démontrer ce que je ressens réellement pour
Lui. Peut-être que je pourrai lui déclarer combien
je l'aime, tout autant que je l'ai renié cette nuit. Pour
le moment, le chant aigu de ce coq résonne dans mes oreilles.
C'est un son que je n'oublierai jamais; ce son-là, je prie
que Jésus ne s'en souvienne pas.
Comme j'ai détesté entendre ce chant du coq. Son cri pénétrant a percé mon coeur. Bien sûr, j'en avais déjà entendu chanter des coqs. Je suis
un pêcheur. J'ai pêché sur la mer de Galilée
presque toute ma vie. Au point du jour, lorsque venait le temps
de ramener nos prises à la rive, j'ai souvent entendu les
coqs chanter. Mais jamais aucun coq n'avait chanté avec
un son aussi perçant ni avec autant d'intensité
que celui-là. En l'entendant, je me suis senti comme dévasté.
Tout d'un coup, la jeune fille qui était assise à
la porte est venue près du feu où je me réchauffais.
Je savais qu'elle était mal à l'aise lorsque Jean
lui avait demandé de nous laisser entrer tous les deux
dans la cour.
Mais mon discours violent s'arrêta net quand un coq se mit
à chanter. Exactement comme Jésus avait prédit.
Il m'avait dit que je le renierais trois fois avant que le coq
chante. J'avais affirmé que ça ne pouvait pas se produire,
pourtant voilà bien ce qui est arrivé.